L'état major s'accroche à ses appelés.

Manœuvre d'arrière-garde pour retarder la fin du "service"
Extrait du Canard enchaîné n° 4075 par Brigitte Rossigneux.

En 2002, l'armée ne comptera plus un seul conscrit mais aujourd'hui, obligé de fonctionner sous-effectif depuis plusieurs mois, le commandement s'accroche à ses appelés. Résultat : couper l'uniforme n'est pas aussi facile que prévu, même pour ceux dont l'avenir professionnel est compromis par un séjour de dix mois sous les drapeaux.

En octobre 97, les députés ont pourtant voté, sur proposition de Paul Quilès un amendement qui prévoit la possibilité d'un report pour les heureux bénéficiaires de contrats à durée indéterminée.

Elle vise à favoriser l'insertion professionnelle des jeunes en période de chômage. Accessoirement, Quilès n'était pas mécontent de voler la vedette à son camarade Alain Richard, qui a l'imprudence d'occuper le poste qu'il convoitait. Dans l'euphorie, tout le monde s'est convaincu qu'il suffisait d'avoir été embauché pour ne pas se trouver à jouer au petit soldat. C'était compter sans l'inventivité militaire. Pour gagner un peu de temps, le ministère a fait la résistance passive. Ainsi le décret d'application a été différé de six mois.

Qu'importe, du jour où il a commencé à entrer en vigueur, les jeunes se sont rués sur les commissions de report. Et les premiers arrivés ont gagné.

Et puis, à la rentrée 98, le ton a changé. Cet été les militaires ont fait leurs comptes. Avec ce "foutu amendement Quilès", selon d'une délicate appréciation d'un haut gradé, il leur manque 10 000 appelés pour faire tourner la boutique, serait-ce au ralenti. "Les six mois à venir vont être carrément critique", lâche-t-on en privée au ministère. Et ça ne va pas s'arranger, car le gouvernement a étendu la possibilité d'un report d'incorporation aux CDD. Aussi, d'un département à l'autre, les délégués militaires départementaux (des colonels qui représentent la défense auprès des préfets) sonnent-ils le rappel.

Cuistots très recherchés.
A
u début d'octobre, ils reçoivent un renfort du ministre via une circulaire signée Alain Richard. Que ce soit clair : le report n'est pas automatique. Prière d'éplucher les dossiers. Du coup rafale de mauvaises surprises pour les candidats à la planque.

En Seine et Marne, par exemple, sur 300 demandes, on a enregistré 44% de refus. Un pourcentage qui correspond à peu près à celui de toute la France. A ce jeune ingénieur qui s'étonne d'être bon pour le service, il a été sèchement répondu que le texte voté ne concernent justement ni les ingénieurs ni les métiers de l'hôtellerie. Renseignement pris auprès de l'assemblée nationale, cette restriction ne figure nulle part.

Mais l'armée manque de cerveau autant que les serveurs et des cuistots pour les popotes des officiers. Avec une mauvaise foi d'archevêque, on a ainsi rétorqué à un jeune enfin en fin embauché pour de bon dans une pizzeria : " Dans cette branche il n'y pas de chômage, vous retrouverez votre emploi sans problème."

C'est aussi ce qu'un informaticien s'est entendu répondre. Quand il a fait remarquer qu'il était embauché depuis deux ans, le colonel présent lui a rétorqué, énervé : "C'est bien la preuve que vous êtes inséré. Ils vous reprendront forcément".

Cet ébéniste du sud-ouest n'est pas mieux loti. Il a plaidé qu'avec son père il tenait à bout de bras l'entreprise familiale. Rien à faire. "C'est votre père ; ne nous dites pas que vous ne retrouverez pas votre place."

Dans les locaux de commissions départementales, on se sent la grogne. "Que voulez vous dire aux jeunes ?", soupire un fonctionnaire. Aux appelés qui ont trouvé un boulot et sont considéré comme soutiens de la famille, il est tout de même assez difficile de répondre que leur solde militaire de 541 F par mois sera largement suffisante. Les galonnés ont parfois des scrupules.